La Montagne aux étoiles
by Camille Gandilhon Gens d'Armes
C'était un soir pourpre et puissant, herculéen.⏎ J'étais assis, mon sac et mon fusil à terre,⏎ Au bord vertigineux d'un rocher solitaire.⏎ J'attendais que la nuit vînt essuyer le sang⏎ Solaire qui baignait les crêtes du Volcan :⏎ L'austère Chavaroche à la cime pelée,⏎ Le Puy Mary qui tient l'éventail des vallées,⏎ Bataillouze, l'Elancèze, le Puy Griou,⏎ Aride, comme un roc, et pointu, comme un clou,⏎ Peyrarche formidable, avec sa double corne,⏎ Et le Plomb, lourd colosse, éternellement morne.⏎ Comme un monstre longtemps couché dans sa torpeur,⏎ La Montagne, aspirant les premières fraîcheurs⏎ Nocturnes, secouait les obsédantes flèches⏎ Dont l'implacable jour irrita sa peau rèche.⏎ L'ombre, immense marée, inondait les vallons.⏎ Des nuages montaient du tragique horizon,⏎ Comme si le Soleil étreint par les ténèbres⏎ Avait lâché là-bas ce vol d'oiseaux funèbres.⏎ Ils accouraient, chassés par les souffles du soir ;⏎ Et le cirque béant, crénelé de rocs noirs,⏎ Devint cette sinistre et gigantesque bouche⏎ Par où, loin de nos yeux, la Montagne farouche,⏎ Lasse du ciel muet, lasse du Temps qui fuit,⏎ Baille effroyablement son éternel ennui.⏎ ⏎ Du cœur mystérieux des profondes vallées⏎ Des rumeurs m'arrivaient, indécises, voilées :⏎ Long cri d'appel, hélant quelque berger lointain,⏎ Sourds meuglements des parcs, tintements argentins⏎ Des clochettes au cou des vaches suspendues,⏎ Bêlements convulsifs d'une chèvre perdue...⏎ Brusquement, près de moi, croulèrent des cailloux ;⏎ Je tressaillis : descends ; c'est l'heure où le hibou⏎ Hulule au bord des bois... Les rochers immobiles⏎ Dressaient de toutes parts des visages hostiles.⏎ Dans l'ombre où tournoyaient les caprices du vent,⏎ Couraient, puis s'arrêtaient les voix, des bruits vivants...⏎ Chuchotis, longs sanglots, cris grêles... Par saccades⏎ La Montagne laissait bavarder ses cascades.⏎ Seule enfin, loin du rire insultant du Soleil,⏎ Loin des hommes, des cauchemars de son sommeil,⏎ Elle se délaissait dans la nuit fraternelle.⏎ Des souffles caresseurs effleuraient ses airelles ;⏎ De sublimes sapins frémissaient à son flanc ;⏎ Par jets brusques grondait le fracas des torrents,⏎ Cris de sourde colère échappés de ses gouffres.⏎ On entend, dans la nuit, tant de choses qui souffrent :⏎ Murmure des forêts, frêle rumeur des eaux,⏎ Voix des arbres, voix des buissons, voix des ruisseaux,⏎ Déchirement du vent qui s'accroche aux bruyères,⏎ Ames qui rôdent sur les plateaux solitaires...⏎ ⏎ Les nuages s'étaient dispersés ou fondus.⏎ Les sens troublés, l'esprit étrangement tendu,⏎ J'écoutais... Et voici que du vaste puits d'ombre⏎ Où s'engouffrent les ans et les siècles sans nombre⏎ Une voix s'échappa, faite de tous ces bruits,⏎ S'élargit en clameur jusqu'à remplir la nuit⏎ Et me pénétra l'âme et me glaça les moëlles :⏎ La Montagne contait son histoire aux étoiles.⏎ ⏎ « Oh ! ma jeunesse ! Unique et fabuleux récif⏎ Trouant de pics altiers l'Océan primitif,⏎ A l'aurore des temps, avant que fussent nées⏎ Les Alpes et leurs grandes sœurs, les Pyrénées,⏎ J'étais ici. La Terre, en un brusque sursaut,⏎ La Terre à qui voulaient d'universelles eaux⏎ Imposer l'absolu de la forme sphérique⏎ M'avait cabrée, un soir de fièvre magnétique.⏎ J'étais l'effort brûlant de sa jeune vigueur ;⏎ J'étais son front, riant au-dessus des vapeurs⏎ Qui montaient de la mer sourdement bouillonnante.⏎ Le feu, le sang de la Terre, enflait ma veine ardente⏎ Et jaillissait au ciel en panaches d'orgueil.⏎ Que m'importaient les flots que brisaient mes écueils ?⏎ Mes nocturnes flambeaux, couronnant des pilastres,⏎ Enfumaient ces déserts où cheminent les astres.⏎ Et mes jours se passaient à lancer au soleil⏎ Des rocs durs ou poreux, striés d'éclats vermeils,⏎ Qui tombaient dans la mer hurlante et déchaînée.⏎ Cette fête dura quelque cent mille années.⏎ ⏎ Puis mon orgueil fléchit, fatigué d'être seul.⏎ Je m'étendis sous un silencieux linceul⏎ Et je dormis longtemps... Mais le cœur de la Terre,⏎ D'un battement profond, plus fort que le tonnerre,⏎ Me redressa soudain. Et, sous le ciel béant,⏎ Je vis monter, là-bas, du fond de l'Océan,⏎ Des roches en monceaux, hautaines, forcenées...⏎ C'étaient les Alpes et c'étaient les Pyrénées.⏎ Des rivales ? Ma taille aussitôt se haussa ;⏎ Et l'orgueil de mon sang, brusqué, recommença⏎ La grande fête des orages volcaniques.⏎ Les Alpes se doraient sous mes pics pyrénéens.⏎ Ces monts mort-nés, face à ma Vie, ils n'étaient rien.⏎ Moi, j'étais jeune encore et fougueuse. Ma force⏎ Fermentait sourdement, puis crevait mon écorce,⏎ Ecrasant dans ses plis des lambeaux de forêts.⏎ J'éclatais en volcans somptueux qui duraient⏎ Des siècles. J'allumais de titaniques forges⏎ D'où la lave coulait jusqu'au fond de mes gorges.⏎ Le bruit de mes marteaux résonnait dans les cieux.⏎ Bien des mille ans encore, ce furent là mes jeux.⏎ ⏎ Mais Mont Dore et Cantal, pour être magnifiques,⏎ Ne s'en usaient pas moins à ces jeux telluriques.⏎ Si je garde l'orgueil de ces temps reculés,⏎ La force qui dressa mes larges flancs brûlés⏎ Dut parfois s'assoupir en mes vastes entrailles.⏎ La mer qui flagellait les rocs de mes murailles⏎ Apaisait, pour un temps, ses assauts furibonds,⏎ Et reculait, craintive, aux lointains horizons.⏎ Alors, vers moi, couvrant mes pentes asservies,⏎ Montait l'invasion splendide de la Vie.⏎ Alors mes flancs, mes pieds, tout le jeune univers⏎ Se vêtait d'un manteau frissonnant d'arbres verts ;⏎ Palmiers géants, buissons en fleurs, souples lianes,⏎ Bananiers, caralpas, rosiers, bambous, platanes,⏎ Forêts de vie ardente au soleil éclatant,⏎ Jardins verts et dorés où passait, effrayant,⏎ Le miracle sans nom des êtres qui marchaient,⏎ Mastodontes, dinothériums ! Ils mâchaient⏎ Les pousses au sommet des arbres. O printemps⏎ Par moi précipités dans le gouffre des temps !⏎ Mais je vieillis et mon ardeur diminuée⏎ Bientôt n'écarta plus les énormes nuées⏎ Qui, le ventre gonflé des eaux de l'Océan,⏎ Venaient les dégorger sur ma tête, à torrents.⏎ L'implacable courroux de la pluie éternelle⏎ Fondit sur moi. La pluie horrible ! Ce fut elle⏎ Dont l'innombrable dent, au cours des longues nuits,⏎ Rongea ma chair et fit de moi ce que je suis.⏎ Moi, qui soufflais le feu dans l'air sec et splendide,⏎ Je connus l'eau croupie et les brumes humides.⏎ J'eus froid ; je m'engourdis dans les mains de l'hiver ;⏎ Son accablant linceul couvrit mon manteau vert.⏎ Il écrasa mes os sous les glaciers du pôle.⏎ Ma tête lentement entra dans mes épaules.⏎ Je fléchissais, je m'effondrais ; affront amer,⏎ Je sentis sur mes pieds brisés monter la mer.⏎ ⏎ Mille ans ainsi, mille ans encore, puis la joie⏎ De sentir s'alléger le fardeau qui me broie.⏎ La chaleur de la Terre et l'ardeur du Soleil⏎ M'éveillèrent enfin des glaces du sommeil.⏎ Malgré que j'eusse au front l'insulte des années,⏎ J'étais puissante encor. Mes pentes décharnées⏎ Portaient superbement le velours des forêts.⏎ Je rejetai la mer au loin et les marais.⏎ Mes arbres de jadis avaient fui vers ces plaines⏎ Plus chaudes ; mais j'avais des sapins et des chênes.⏎ Les animaux géants qu'avaient connus mes rocs⏎ N'étaient plus ; mais j'avais les cerfs et les aurochs ;⏎ J'avais - pour le malheur de mes vieilles années -⏎ Celui dont j'ignorais alors les destinées...⏎ O fils ingrat de mes maternelles forêts !⏎ L'être dernier venu, l'Homme à qui j'inspirai⏎ Un peu de l'énergie altière de mon âme.⏎ Ses yeux brusques brillaient d'une subtile flamme.⏎ Il était faible et pourtant fort, rusé, puissant.⏎ Il avait le secret du feu. J'ai cru longtemps⏎ Qu'un dieu vivait en lui. Comme je vous regrette,⏎ O rudes habitants de mes sombres retraites !⏎ Vous qui suiviez ingénuement mes durs conseils :⏎ Soyez l'arbre qui veut dépasser ses pareils ;⏎ Ayez la force, ayez l'élan, l'orgueil des chênes ;⏎ Méprisez ce qui vit lâchement dans les plaines.⏎ Chasseurs, guerriers, pasteurs, hommes des anciens jours,⏎ Ils avaient pour les monts un instinctif amour ;⏎ Car la vie est un mont dont la mort est le faîte.⏎ Sérénité lointaine et grave de leurs fêtes !⏎ Prêtres du gui sacré debout au fond des bois !⏎ L'élan religieux des bras nus et des voix⏎ Se mêlait à l'essor des arbres millénaires⏎ L'homme s'harmonisait aux gestes de la terre.⏎ ⏎ O mes forêts, ô mes forêts, suprême orgueil !⏎ Qu'ils étaient beaux ceux qui, là-bas, sur votre seuil,⏎ Cherchant le droit chemin pour gagner l'Aquitaine,⏎ Sur mes chauves sommets traçaient les voies romaines !⏎ Ils marchaient d'un pas sûr, le chef casqué de fer,⏎ Au-dessus des sapins mouvants comme la mer.⏎ Ces hommes-là, loin de troubler ma quiétude,⏎ Animaient noblement mes vastes solitudes.⏎ Ils passèrent.⏎ ⏎⇥ J'en regardai d'autres grandir.⏎ Ne prenant à leurs jeux ni peine ni plaisir,⏎ Tolérant des haillons à ma robe ondulée,⏎ Je leur abandonnai le fond de mes vallées.⏎ Mais voici que bientôt je les aimai. Car ceux⏎ Qui se serraient plus forts, plus fiers, plus courageux⏎ Se haussèrent, ainsi que se haussent les chênes,⏎ Laissant au troupeau dru des buissons qui les gênent⏎ Le suffisant orgueil d'être leur piédestal.⏎ Je ne méprisait point le peuple féodal ;⏎ Car ces nains-là montraient des tendances sublimes.⏎ Loin de me reprocher la hauteur de mes cimes,⏎ Ils trouvèrent trop bas mes rocs et mes coteaux⏎ Et se mirent à les couronner de châteaux.⏎ Après châteaux ! Elans effrénés de tourelles !⏎ Donjons dominateurs que l'ouragan harcèle !⏎ Navires de basalte ancrés sur l'océan⏎ Des bois sombres qu'emplit le fracas des torrents :⏎ Apchon, Dienne, Chastel, Saillans, Lastic, Alleuze,⏎ Salers, dure cité, sentinelle ombrageuse,⏎ Carlat prodigieux avec ses trente tours,⏎ L'indomptable Murat, perché comme un vautour,⏎ Anjony, Montaigu, Miremont et Mardogne,⏎ Léotoing qui sur des abîmes se renfrogne,⏎ Et là-bas, aux lointains d'où monte le soleil,⏎ Murols et Tournoël, au donjon sans pareil,⏎ Nonette, Usson, Vodable, Ybois, d'autres encore,⏎ Noirs créneaux dentelant la rougeur des aurores.⏎ Jamais je n'avais vu, jamais je ne verrai⏎ Plus beaux gestes d'orgueil jaillir de mes forêts.⏎ Ainsi traînait sur moi, changeante et monotone,⏎ Parmi les blancs hivers et les pourpres automnes⏎ Et les printemps fleuris et les étés vermeils⏎ La chaîne d'ombre et d'or des nuits et des soleils.🏁
Submitted by laimargue - 06/07/2026
Poem Literature French 7.13 Ranked
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La Montagne aux étoiles
by Camille Gandilhon Gens d'Armes
C'était un soir pourpre et puissant, herculéen.⏎ J'étais assis, mon sac et mon fusil à terre,⏎ Au bord vertigineux d'un rocher solitaire.⏎ J'attendais que la nuit vînt essuyer le sang⏎ Solaire qui baignait les crêtes du Volcan :⏎ L'austère Chavaroche à la cime pelée,⏎ Le Puy Mary qui tient l'éventail des vallées,⏎ Bataillouze, l'Elancèze, le Puy Griou,⏎ Aride, comme un roc, et pointu, comme un clou,⏎ Peyrarche formidable, avec sa double corne,⏎ Et le Plomb, lourd colosse, éternellement morne.⏎ Comme un monstre longtemps couché dans sa torpeur,⏎ La Montagne, aspirant les premières fraîcheurs⏎ Nocturnes, secouait les obsédantes flèches⏎ Dont l'implacable jour irrita sa peau rèche.⏎ L'ombre, immense marée, inondait les vallons.⏎ Des nuages montaient du tragique horizon,⏎ Comme si le Soleil étreint par les ténèbres⏎ Avait lâché là-bas ce vol d'oiseaux funèbres.⏎ Ils accouraient, chassés par les souffles du soir ;⏎ Et le cirque béant, crénelé de rocs noirs,⏎ Devint cette sinistre et gigantesque bouche⏎ Par où, loin de nos yeux, la Montagne farouche,⏎ Lasse du ciel muet, lasse du Temps qui fuit,⏎ Baille effroyablement son éternel ennui.⏎ ⏎ Du cœur mystérieux des profondes vallées⏎ Des rumeurs m'arrivaient, indécises, voilées :⏎ Long cri d'appel, hélant quelque berger lointain,⏎ Sourds meuglements des parcs, tintements argentins⏎ Des clochettes au cou des vaches suspendues,⏎ Bêlements convulsifs d'une chèvre perdue...⏎ Brusquement, près de moi, croulèrent des cailloux ;⏎ Je tressaillis : descends ; c'est l'heure où le hibou⏎ Hulule au bord des bois... Les rochers immobiles⏎ Dressaient de toutes parts des visages hostiles.⏎ Dans l'ombre où tournoyaient les caprices du vent,⏎ Couraient, puis s'arrêtaient les voix, des bruits vivants...⏎ Chuchotis, longs sanglots, cris grêles... Par saccades⏎ La Montagne laissait bavarder ses cascades.⏎ Seule enfin, loin du rire insultant du Soleil,⏎ Loin des hommes, des cauchemars de son sommeil,⏎ Elle se délaissait dans la nuit fraternelle.⏎ Des souffles caresseurs effleuraient ses airelles ;⏎ De sublimes sapins frémissaient à son flanc ;⏎ Par jets brusques grondait le fracas des torrents,⏎ Cris de sourde colère échappés de ses gouffres.⏎ On entend, dans la nuit, tant de choses qui souffrent :⏎ Murmure des forêts, frêle rumeur des eaux,⏎ Voix des arbres, voix des buissons, voix des ruisseaux,⏎ Déchirement du vent qui s'accroche aux bruyères,⏎ Ames qui rôdent sur les plateaux solitaires...⏎ ⏎ Les nuages s'étaient dispersés ou fondus.⏎ Les sens troublés, l'esprit étrangement tendu,⏎ J'écoutais... Et voici que du vaste puits d'ombre⏎ Où s'engouffrent les ans et les siècles sans nombre⏎ Une voix s'échappa, faite de tous ces bruits,⏎ S'élargit en clameur jusqu'à remplir la nuit⏎ Et me pénétra l'âme et me glaça les moëlles :⏎ La Montagne contait son histoire aux étoiles.⏎ ⏎ « Oh ! ma jeunesse ! Unique et fabuleux récif⏎ Trouant de pics altiers l'Océan primitif,⏎ A l'aurore des temps, avant que fussent nées⏎ Les Alpes et leurs grandes sœurs, les Pyrénées,⏎ J'étais ici. La Terre, en un brusque sursaut,⏎ La Terre à qui voulaient d'universelles eaux⏎ Imposer l'absolu de la forme sphérique⏎ M'avait cabrée, un soir de fièvre magnétique.⏎ J'étais l'effort brûlant de sa jeune vigueur ;⏎ J'étais son front, riant au-dessus des vapeurs⏎ Qui montaient de la mer sourdement bouillonnante.⏎ Le feu, le sang de la Terre, enflait ma veine ardente⏎ Et jaillissait au ciel en panaches d'orgueil.⏎ Que m'importaient les flots que brisaient mes écueils ?⏎ Mes nocturnes flambeaux, couronnant des pilastres,⏎ Enfumaient ces déserts où cheminent les astres.⏎ Et mes jours se passaient à lancer au soleil⏎ Des rocs durs ou poreux, striés d'éclats vermeils,⏎ Qui tombaient dans la mer hurlante et déchaînée.⏎ Cette fête dura quelque cent mille années.⏎ ⏎ Puis mon orgueil fléchit, fatigué d'être seul.⏎ Je m'étendis sous un silencieux linceul⏎ Et je dormis longtemps... Mais le cœur de la Terre,⏎ D'un battement profond, plus fort que le tonnerre,⏎ Me redressa soudain. Et, sous le ciel béant,⏎ Je vis monter, là-bas, du fond de l'Océan,⏎ Des roches en monceaux, hautaines, forcenées...⏎ C'étaient les Alpes et c'étaient les Pyrénées.⏎ Des rivales ? Ma taille aussitôt se haussa ;⏎ Et l'orgueil de mon sang, brusqué, recommença⏎ La grande fête des orages volcaniques.⏎ Les Alpes se doraient sous mes pics pyrénéens.⏎ Ces monts mort-nés, face à ma Vie, ils n'étaient rien.⏎ Moi, j'étais jeune encore et fougueuse. Ma force⏎ Fermentait sourdement, puis crevait mon écorce,⏎ Ecrasant dans ses plis des lambeaux de forêts.⏎ J'éclatais en volcans somptueux qui duraient⏎ Des siècles. J'allumais de titaniques forges⏎ D'où la lave coulait jusqu'au fond de mes gorges.⏎ Le bruit de mes marteaux résonnait dans les cieux.⏎ Bien des mille ans encore, ce furent là mes jeux.⏎ ⏎ Mais Mont Dore et Cantal, pour être magnifiques,⏎ Ne s'en usaient pas moins à ces jeux telluriques.⏎ Si je garde l'orgueil de ces temps reculés,⏎ La force qui dressa mes larges flancs brûlés⏎ Dut parfois s'assoupir en mes vastes entrailles.⏎ La mer qui flagellait les rocs de mes murailles⏎ Apaisait, pour un temps, ses assauts furibonds,⏎ Et reculait, craintive, aux lointains horizons.⏎ Alors, vers moi, couvrant mes pentes asservies,⏎ Montait l'invasion splendide de la Vie.⏎ Alors mes flancs, mes pieds, tout le jeune univers⏎ Se vêtait d'un manteau frissonnant d'arbres verts ;⏎ Palmiers géants, buissons en fleurs, souples lianes,⏎ Bananiers, caralpas, rosiers, bambous, platanes,⏎ Forêts de vie ardente au soleil éclatant,⏎ Jardins verts et dorés où passait, effrayant,⏎ Le miracle sans nom des êtres qui marchaient,⏎ Mastodontes, dinothériums ! Ils mâchaient⏎ Les pousses au sommet des arbres. O printemps⏎ Par moi précipités dans le gouffre des temps !⏎ Mais je vieillis et mon ardeur diminuée⏎ Bientôt n'écarta plus les énormes nuées⏎ Qui, le ventre gonflé des eaux de l'Océan,⏎ Venaient les dégorger sur ma tête, à torrents.⏎ L'implacable courroux de la pluie éternelle⏎ Fondit sur moi. La pluie horrible ! Ce fut elle⏎ Dont l'innombrable dent, au cours des longues nuits,⏎ Rongea ma chair et fit de moi ce que je suis.⏎ Moi, qui soufflais le feu dans l'air sec et splendide,⏎ Je connus l'eau croupie et les brumes humides.⏎ J'eus froid ; je m'engourdis dans les mains de l'hiver ;⏎ Son accablant linceul couvrit mon manteau vert.⏎ Il écrasa mes os sous les glaciers du pôle.⏎ Ma tête lentement entra dans mes épaules.⏎ Je fléchissais, je m'effondrais ; affront amer,⏎ Je sentis sur mes pieds brisés monter la mer.⏎ ⏎ Mille ans ainsi, mille ans encore, puis la joie⏎ De sentir s'alléger le fardeau qui me broie.⏎ La chaleur de la Terre et l'ardeur du Soleil⏎ M'éveillèrent enfin des glaces du sommeil.⏎ Malgré que j'eusse au front l'insulte des années,⏎ J'étais puissante encor. Mes pentes décharnées⏎ Portaient superbement le velours des forêts.⏎ Je rejetai la mer au loin et les marais.⏎ Mes arbres de jadis avaient fui vers ces plaines⏎ Plus chaudes ; mais j'avais des sapins et des chênes.⏎ Les animaux géants qu'avaient connus mes rocs⏎ N'étaient plus ; mais j'avais les cerfs et les aurochs ;⏎ J'avais - pour le malheur de mes vieilles années -⏎ Celui dont j'ignorais alors les destinées...⏎ O fils ingrat de mes maternelles forêts !⏎ L'être dernier venu, l'Homme à qui j'inspirai⏎ Un peu de l'énergie altière de mon âme.⏎ Ses yeux brusques brillaient d'une subtile flamme.⏎ Il était faible et pourtant fort, rusé, puissant.⏎ Il avait le secret du feu. J'ai cru longtemps⏎ Qu'un dieu vivait en lui. Comme je vous regrette,⏎ O rudes habitants de mes sombres retraites !⏎ Vous qui suiviez ingénuement mes durs conseils :⏎ Soyez l'arbre qui veut dépasser ses pareils ;⏎ Ayez la force, ayez l'élan, l'orgueil des chênes ;⏎ Méprisez ce qui vit lâchement dans les plaines.⏎ Chasseurs, guerriers, pasteurs, hommes des anciens jours,⏎ Ils avaient pour les monts un instinctif amour ;⏎ Car la vie est un mont dont la mort est le faîte.⏎ Sérénité lointaine et grave de leurs fêtes !⏎ Prêtres du gui sacré debout au fond des bois !⏎ L'élan religieux des bras nus et des voix⏎ Se mêlait à l'essor des arbres millénaires⏎ L'homme s'harmonisait aux gestes de la terre.⏎ ⏎ O mes forêts, ô mes forêts, suprême orgueil !⏎ Qu'ils étaient beaux ceux qui, là-bas, sur votre seuil,⏎ Cherchant le droit chemin pour gagner l'Aquitaine,⏎ Sur mes chauves sommets traçaient les voies romaines !⏎ Ils marchaient d'un pas sûr, le chef casqué de fer,⏎ Au-dessus des sapins mouvants comme la mer.⏎ Ces hommes-là, loin de troubler ma quiétude,⏎ Animaient noblement mes vastes solitudes.⏎ Ils passèrent.⏎ ⏎⇥ J'en regardai d'autres grandir.⏎ Ne prenant à leurs jeux ni peine ni plaisir,⏎ Tolérant des haillons à ma robe ondulée,⏎ Je leur abandonnai le fond de mes vallées.⏎ Mais voici que bientôt je les aimai. Car ceux⏎ Qui se serraient plus forts, plus fiers, plus courageux⏎ Se haussèrent, ainsi que se haussent les chênes,⏎ Laissant au troupeau dru des buissons qui les gênent⏎ Le suffisant orgueil d'être leur piédestal.⏎ Je ne méprisait point le peuple féodal ;⏎ Car ces nains-là montraient des tendances sublimes.⏎ Loin de me reprocher la hauteur de mes cimes,⏎ Ils trouvèrent trop bas mes rocs et mes coteaux⏎ Et se mirent à les couronner de châteaux.⏎ Après châteaux ! Elans effrénés de tourelles !⏎ Donjons dominateurs que l'ouragan harcèle !⏎ Navires de basalte ancrés sur l'océan⏎ Des bois sombres qu'emplit le fracas des torrents :⏎ Apchon, Dienne, Chastel, Saillans, Lastic, Alleuze,⏎ Salers, dure cité, sentinelle ombrageuse,⏎ Carlat prodigieux avec ses trente tours,⏎ L'indomptable Murat, perché comme un vautour,⏎ Anjony, Montaigu, Miremont et Mardogne,⏎ Léotoing qui sur des abîmes se renfrogne,⏎ Et là-bas, aux lointains d'où monte le soleil,⏎ Murols et Tournoël, au donjon sans pareil,⏎ Nonette, Usson, Vodable, Ybois, d'autres encore,⏎ Noirs créneaux dentelant la rougeur des aurores.⏎ Jamais je n'avais vu, jamais je ne verrai⏎ Plus beaux gestes d'orgueil jaillir de mes forêts.⏎ Ainsi traînait sur moi, changeante et monotone,⏎ Parmi les blancs hivers et les pourpres automnes⏎ Et les printemps fleuris et les étés vermeils⏎ La chaîne d'ombre et d'or des nuits et des soleils.🏁
Submitted by laimargue - 06/07/2026
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